Lecture des livres dont vous êtes le héros
25 Mars 2014
Mon nom est Joan.
Jusqu'à ma seizième année, mon existence ne fut guère trépidante et j'ai peu à raconter sur cette heureuse époque de ma vie. Ma famille est depuis plusieurs générations propriétaire d'un relais de diligence situé le long de la route de Milona, dans la plus large vallée de la Crête aux Ours. Les affaires tournaient moyennement, nous n'étions pas riches mais mes frères moi et n'avons jamais manqué de rien. C'est une région isolée où nous pouvions passer trois soirées sans voir de clients mais au moins, nous ne souffrions pas de la concurrence et les groupes de voyageurs pouvaient difficilement éviter notre établissement.
L'auberge s'appelle tout simplement Le Refuge. J'ai longtemps cherché à convaincre mon père que ce nom était ridiculement banal et qu'il fallait changer l'enseigne. Mais comme j'étais le cadet de la famille, une telle critique relevait à ses yeux de l'impertinence et je n'ai jamais eu gain de cause. N'allez cependant pas croire qu'il avait l'esprit étroit.
C'était un brave homme, protecteur et affectueux envers ses trois garçons à l'instar de son épouse. Bref, j'en connais qui ont vécu dans de pires foyers.
Je savais lire et écrire et je devais cette bénédiction à un moine itinérant du nom de Gweldin. Ce dévot vénérait toutes les divinités bienveillantes sans prêter allégeance à l’une d’elles en particulier. Il s'arrêtait régulièrement à l'auberge car ses pèlerinages l'amenaient à sillonner toute la Tannorie. Mes parents étaient très pieux et refusaient tout paiement de la
part du saint homme. Pour exprimer sa gratitude, celui-ci pouvait alors rester une journée entière sous notre toit au cours de laquelle il contribuait à mon éducation, ainsi qu'à celle de mes frères. La vie s'écoulait ainsi sereinement jusqu'à ce terrible été. Ma mère avait préparé un fabuleux festin à l'occasion de mon seizième anniversaire, celui qui me faisait symboliquement passer de l'enfance au monde des hommes. Mais cela faisait longtemps qu'on ne me considérait plus comme un gamin vu que j'étais d'une taille assez exceptionnelle et d'une carrure fort respectable, une force de la nature d'après certains
patrouilleurs de passage dans l'auberge. Ces compliments étaient quelque
peu exagérés même s'ils devaient receler quelque vérité puisque, à l'arrivée de l'hiver, mon père me chargeait systématiquement de la corvée de bois.
Au terme de ce fameux repas, mes parents abordèrent un sujet inquiétant qui dissipa la bonne humeur occasionnée par l'ingestion de cidre et de vin. Des rumeurs persistantes d'attaques de bandits circulaient dans la région et avaient été confirmées par la troupe de troubadours qui avait séjourné la veille à l'auberge. Des pillards sévissaient régulièrement par chez nous à cause de l'isolement de notre taverne et de la faible fréquence des patrouilles royales. Mais visiblement, ceux-ci se montraient plus virulents que d'accoutumée ces derniers temps et il était fort à craindre que nous soyons prochainement la cible de brigands. L'établissement était fortifié et nous nous sentions capables de le défendre nous-mêmes. Mais nous manquions d'armes, en particulier d'arcs et de flèches pour tenir à distance d'éventuels assaillants. L'un d'entre nous devait aller en chercher au plus vite pour parer au pire et c'est là que mon père eut l'idée de m'envoyer au village d’Asguenn. Ce gros bourg blotti aux pieds de la chaîne de Galabad était entouré par des terres incultes et la
population, essentiellement composée de mineurs, faisait venir des vivres de l'extérieur pour améliorer son ordinaire.
J'avais eu l'occasion d'y accompagner plusieurs fois Silas, mon frère aîné, pour échanger des céréales contre divers ustensiles de cuisine ou des fers à chevaux et d'autres objets métalliques. Mais pour cette fois, mon père suggéra que je m'y rende avec un chariot chargé de vivres que je pourrai monnayer contre des armes auprès du forgeron local. Personne ne contesta cette idée. Mes deux frères ne pouvaient masquer entièrement leur déception mais ils connaissaient l'inflexibilité du chef de famille. Quant à ma mère, son inquiétude à mon égard était perceptible mais mes parents avaient dû débattre de la question auparavant et elle ne pipa mot. C'est ainsi que j'encaissais une foule d'instructions
avant d'entamer un bon repos censé me préparer au voyage qui m'attendait. Evidemment, je ne fermai guère l'oeil de la nuit tant l'entreprise m'excitait. De mémoire, je ne m'étais jamais éloigné tout seul si loin du domicile familial.
Je me levai avec l'aube et m'habillai en hâte. Je vissai sur ma tête un chapeau de paille tressée pour me protéger du soleil qui tapait fort depuis quelques jours, puis sortis dans la cour où mon père finissait de préparer l'attelage. Il s'agissait d'une carriole légère non bâchée, dans laquelle s'entassaient une dizaine de sacs en toile rebondis. Ceux-ci étaient remplis de produits alimentaires non périssables : haricots, farines et autres denrées qui manquaient tant à Asguenn. Bouffi était harnaché au chargement. C'était mon dernier frère, Finnan, qui avait si affectueusement baptisé le cheval de trait chargé de conduire l'attelage
jusqu'à ma destination, en référence à son apparence quelque peu bovine. Mon père m'indiqua le sac à dos et le gourdin qui m'attendaient à l'avant de la voiture puis me saisit doucement par les épaules malgré ma plus haute taille.
− Sois prudent, Joan. Mais surtout, hâte-toi et ne traîne pas en chemin. Les troubadours d'hier étaient formels au sujet de ces bandits : ils sont de plus en plus nombreux à fréquenter le coin et m'est avis que nous ne sommes plus en sécurité nulle part. Nous avons besoin de ces armes. Ne me déçois pas, fils et ne prends pas de risques inutiles. Ta mère me tuerait s'il t'arrivait quelque chose…
Je le rassurai d'un hochement de tête déterminé puis rentrai pour embrasser le reste de ma famille. Une fois installé à la place du conducteur, j'agitai une dernière fois la main à leur intention avant d'encourager Bouffi à s'engager sur la route de Milona, vers le sud.