Lecture des livres dont vous êtes le héros
15 Février 2017
Qu’est-ce qui vous a tiré du sommeil ? Les menottes trop serrées, ou la faim ? Peu importe. C’est bien la dixième fois que vous vous réveillez en sursaut cette nuit. Pas facile de sombrer dans les bras de Morphée, sur un sol de béton glacial – alors, avec les poignets enchaînés au mur… Votre prison est plongée dans un demi-jour, mal éclairée par une vieille lampe à incandescence. Les cafards crissent à ras de sol, mais vous avez fini par ne plus y prêter attention. Depuis combien de temps êtes vous enfermé ? Cinq jours, six ? Difficile à dire. Le temps se traîne. Votre seule distraction : guetter le moment où la poignée de la porte s’abaissera. Un gardien boiteux entrera alors, en général ivre. Quand vous avez de la chance, il apporte un bol d’un ragoût presque mangeable dont il ne renverse pas plus de la moitié en claudiquant. Et quand vous êtes vraiment en veine, il y ajoute un quignon de pain rassis et un reste de mauvais café grêlé. Il sait que vous devrez vous contorsionner et vous étirer pour attraper le bol avec vos pieds, enfonçant douloureusement les fers dans votre chair. Il n’ouvre jamais la bouche, mais vous gratifie toujours d’un bon coup dans les côtes avant de refermer la porte derrière lui. Il ne semble pas se soucier de vous conserver en bonne santé et encore moins en vie.
Comment en êtes-vous arrivé là ? C’est une longue histoire. Au terme de votre seconde année d’études de Mythologie à l’Université Herbert West, vous comptiez profiter de votre été. Pour faire la fête ? Non : six semaines de chasse au dahu dans le sud de l’Europe ! De rumeur en rumeur, vous comptiez traquer les créatures des légendes populaires, car… qui sait ? Vous vous êtes envolé vers la Crète pour retrouver les os du Minotaure et les cavernes des Cyclopes, sans succès. Puis vous avez gagné la Sicile par ferry, pour enquêter sur de nouveaux cas de Lycanthropie, mais ce n’étaient que des ouï-dire sans fondement. Etape suivante, la Hongrie, par mer et voie ferrée. Vous avez chassé les Fantôme et les Spectres parmi les ombres myrteux des cimetières et des ruines. Mais à votre grand désappointement, aucun esprit ne vous est apparu. De stop en stop à bord de camions bringuebalant, vous êtes enfin parvenu en Roumanie, dans la Transylvanie de sinistre réputation, où le Comte Vlad s’abreuvait du sang de victimes sans nombre. Durant une semaine, vous avez interrogé les autochtones : savaient-ils quoi que ce soit au sujet des vampires ? Pour toute réponse, des regards inexpressifs et des dénégations. Du moins, jusqu’à votre rencontre avec ce fameux vieillard. Pour le prix d’un chapeau neuf, il était prêt à vous dire tout et plus encore.
L’homme vous a attiré à plusieurs kilomètre du village, devant une supposée crypte dont l’ouverture était barrée de ronces et de lierre sauvage. Pendant que vous arrachiez la végétation qui dissimulait les marches usées, le vieil homme a disparu. La porte de la crypte était verrouillée, mais les planches de bois pourries n’ont pas résisté longtemps. Une torche électrique en main, vous avez descendu une volée de marches en pierre jusqu’à un souterrain humide. Sur un perron au fond de la crypte se dressait un catafalque couvert de toiles d’araignées poussiéreuses. Mais il ne contenait qu’un squelette jauni, par le mort-vivant ensommeillé que vous espériez trouver. En sortant, vous vous êtes retrouvé face à trois frappes qui vous attendaient. Brandissant leurs matraques, ils vous ont encerclé en bloquant toute retraite. Sans armes, le combat était perdu d’avance. Menotté et bâillonné, ils vous ont jeté à l’arrière d’une vieille voiture à la carrosserie sombre, et conduit sur des kilomètres par une route sinueuse entre des collines hérissées de touffes d’arbres.
Vous avez enfin aperçu, au creux d’une vallée, un château de pierres noires dont la vue vous a arraché un frisson prémonitoire. Vos ravisseurs se poussaient du coude, plaisantant et gageant le bon prix qu’’ils allaient tirer sur vous. Quoi ? Non seulement ils venaient de vous enlever, mais ils allaient vous vendre à un esclavagiste des temps modernes – ou pire ! La voiture ahanait le long de la pente et autour des hauts remparts, pour s’arrêter en crissant devant la porte d’entrée voûtée. Les voyous vous ont tiré hors du véhicule puis traîné devant la porte principale, qui s’est ouverte sur une cour intérieure peuplée d’ombres. L’un de vos ravisseurs vous a couvert le visage d’une cagoule, puis on vous a tiré à l’intérieur. Des gémissements ont envahi vos oreilles. Vous avez été bousculé, reniflé. Des chiens ? Sauf que les borborygmes de ces choses ne ressemblaient pas à des aboiements… Vous n’avez dû votre salut qu’à quelques ordres jetés d’un ton bref, accompagnés d’un claquement de fouet. On vous a entraîné dans des profondeurs le long de ce qui semblait être un corridor. Des portes s’ouvraient puis claquaient derrière vous, et un froid de plus en plus pénétrant se faisait ressentir à mesure que vous descendiez des escaliers. Quelqu’un vous a enfin ordonné de vous arrêter. Vous avez entendu pour la première fois le grincement (à présent familier !) de la serrure de votre cellule. On ne vous a libéré de vos menottes que pour mieux vous enserrer les poignets dans des fers reliés au mur par une chaine. La cagoule qui vous aveuglait a été arrachée, et vous avez posé les yeux sur le faciès grotesque de votre gardien. Sa bedaine s’est plissée sous son T-shirt sale quand il a levé le pied pour écraser vos côtes, comme il le ferait si souvent les jours suivants. Pantelant après cet effort, il vous a enfin fait l’honneur de ses sarcasmes :
Ignorant vos questions, il a quitté la cellule en ricanant. C’est la seule fois qu’il vous a parlé.
Qui est ce Gengris Krann ? Pourquoi voudrait-il vous tuer ? Vous tirez sur vos chaînes, impuissant et furieux. Vous libérer à tout prix ! La seule chose qui compte désormais, c’est d’atteindre la sortie. Ou au moins atteindre ce morceau de pain avant les cafards.